Drawing and text excerpt: “Unfall”

Updated: Apr 19, 2021


« Axel Emmanuel enfile son corps à Hambourg. Sa sœur Enka le remue au creux de ses bras de fillette. Ils vibrent au son du violoncelle de leur mère. Un courant intenable traverse tout leur corps. La musicienne au teint pâle est une danoise austère. Travailleur compulsif, leur ingénieur de père les aime tout au fond d’une armure. Georg est un homme pain d’épice qui plie comme il le peut les genoux de son cœur.


Au creux des bras d’Enka, Axel s’apaise dans les rondes. Rieuse, elle fait naître des joies brusques dans les larmes de son frère. Cinq ans plus tard, son regard de fillette est maintenant immobile. Allongé sur une route à la sortie de Brême, son corps déboîté se raidit peu à peu. Son père a cessé de comprendre face au trou du pare-brise. Sa mère, inconsciente, repose dans une posture étrange. À cet instant précis, Oma enfourne des biscuits et Axel lit sagement dans le salon d’Hambourg. Le zeste de citron se mêle à la cannelle et se faufile dans tout l’appartement.


Les yeux de la fillette offrent un regard de morte, car l’automobiliste d’en face fouillait sa boîte à gant. Enka n’a jamais toléré ces ceintures qu’elle détache. À présent libérée de son corps tout entier, elle voit son âme courir devant. Sous ses paupières closes, elle fixera longtemps le capot de la caisse enterrée.


Sous le piano du salon, Axel a six ans. Parfois, dans la voie lumineuse de l’enfant, un syndrome de mort sublime. On s’assure de ne lui dire qu’un soupçon de tout ça. Moins que le zeste des biscuits d’Oma. On n’aborde jamais ce qu’il flaire. Bien sûr, on lui conte l’envol de sa sœur au ciel de ses grands-pères, mais comme on parle du mauvais temps ou d’un voisin gênant. Puis le sujet se mue en plaque de souffrance vive, quelque chose qu’on esquive pour ne pas glisser sur soi. Pas un mot sur les silences qui souillent la chambre des parents. Son père s’en veut de n’avoir pas évité. Sa mère est un coma qui bouge, une femme mal remise de sa mort dans celle de son enfant. Comme c’est la faute de l’autre, leur couple occupe aussi une de ces caisses en bois. Avec le temps leur cœur se ratatine comme un ballon de fête. On n’en veut plus, de ces enfants qu’éjectent les voitures.


Axel erre parmi les élèves de sa mère. Les petits musiciens sont les passagers fugaces du radeau du salon. L’odeur des livres et de la cire d’abeille sont ses seules bouffées d’air chaud sous l’iceberg familial. Il observe en retrait ces gens qui s’aiment dans la codépendance des chutes. Il ne voit plus le souffle qu’on pose au creux d’une nuque, comme quand sa mère pelait des pommes. Des adultes fidèlement présents dans le devoir et fermement désunis dans la passion d’une perte. »


Text ©Mokusho Abigaëlle Richard, Bleu, 2021

Photo ©Mokusho Abigaëlle Richard, Accident, Montréal, 2015

Music ©J.- S. Bach, Cello suite no. 3 - Sarabande


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