Photo and text excerpt: "Ankerklause"




« En traînant son boulet, la gardienne des bagages remonte son avenue. Il lui faut retourner à la sagesse du corps, au nid réconfortant de la respiration. Broyer l’illusion de terreur face à la ligne d’arrivée. Il l’attend au bistro Ankerklause, juste avant le grand pont. Elle rejoint les pavés de la Maybachufer, la rue tant adorée qui borde le canal. Le son de la valise se perd dans la cohue et son corps peut se voiler dans un essaim d’humains. Elle jette un œil anxieux sur la foule d’une terrasse. Axel apparaît attablé dans un bain de soleil. Elle retient entre ses lèvres les syllabes de son nom, pour mieux le savourer.


Retrouver ce qu’on aime sans l’avoir effleuré. Ils n’ont rien d’inconnu, car ils croient se connaître. Trois ans de confidences, des traits mouvants sur un écran, des photos sur un frigo, des murmures et des caresses avec les yeux. Mais là, ces gestes qui respirent, c’est enfin autre chose. Une rencontre d’atomes, une liaison de souffles. ​Le sang de Maëlle se rue dans le bocal du crâne. Tapie dans l’affluence, elle l’observe en retrait. Elle note son regard vif comme une détente, puis l’austère profondeur qui va en s’étirant. Il jette l’hameçon de ce coup d’œil à la lisière des tables et, ne l’y trouvant pas, le ramène distraitement sur la neige de son livre. Il se demande ce qu’il dira quand elle arrivera. Il suit le rythme de l’encre, ce train qui passe sans s’arrêter dans la gare d’une lecture feinte. Comment penser à lire dans un moment pareil ? Après six siècles de renoncement, il crève d’envie d’une cigarette. »


Text ©Mokusho Abigaëlle Richard, Bleu, 2021

Photo ©Mokusho Abigaëlle Richard, Ankerklause, Berlin, 2015

Music ©VNV Nation, Forsaken (Instrumental)


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