Photo and text excerpt: "The swamp"

Updated: Apr 19, 2021



« Pendant que tout le monde dort, Axel a refait du café et il reprend sa plume. Attablé dans son studio désert, il transcrit des visions dans un autre carnet. Il décrit un présent qu’on dit imaginaire. C’est ce que certains appellent de la « fiction ». Dans son récit, les pochettes sombres des dystopies occupent le présentoir du monde. Plus que jamais, des contrées se sont mises à contraindre, des voix officielles soudoyées ont tout réinventé. Une petite poignée d’humains violente les libertés, comme on déflore les tout-petits. Leurs réseaux charrient des kilos de chair fraîche pour satisfaire les grands. L’horreur de leurs tunnels souille tout ce qui brille. Ils gavent tout ceux qu’ils peuvent de peur, de vide et de médicaments. Les foules sont sidérées et portent la muselière. Certains s’entraident, d’autres dénoncent voisins et frères. Des sociétés injectent, des sociétés émettent, des sociétés épandent, comme elles publient, la mort et le déni. Elles stockent l’unique monnaie d’un nouvel ordre, au service d’un grand frère, qui se dit philanthrope.


Kafka, Huxley, Dick et Orwell se regardent consternés, assis sur la victoire dorée au bout de Siegesallee. Ils sont plein d’indulgence pour des masses affolées qui se masquent les traits. Plus que jamais, ces grands phares visionnaires éclairent de leur conscience les côtes meurtrières. Seuls face à l’orage qui use les plus vaillants, ils se tiennent droits comme ils le peuvent, dans ce vent qui balaye trente millénaires de miasmes. Ils se tiennent ferme, en marge du grand marais, celui de cet état profond que leur lumière révèle.


Certains résistent ensemble dans les cités, d’autres se lient aux bêtes ou donnent la main aux arbres, attendant l’accalmie sur une planète qui mue. Ils accueillent le souffle qu’ils redonnent, celui qui assainit de bienveillance les dérives systémiques. Une force d’eau existe dans plusieurs cœurs et rien ne peut la bâillonner. Ces êtres vont et viennent, la bouche et le cœur grands ouverts pour avaler le vent. Ils n’avaient rien à perdre et n’ont donc rien perdu. Ils réapprennent à rire au milieu du cauchemar.


Les amis de lumière sillonnent avec Damiel les nuées de ce monde. Certains ont rejoint des ensembles d’humains et de bêtes, de petits regroupements pour sauvegarder la joie, honorer l’essentiel et rester libres d’aimer tout ce qui est, même si ce n’est pas comme soi, sans avoir peur de rien. Ils persistent, dans des assises aimantes, à honorer tout ce qui est, où se faire courroie de transmission du souffle et serviteur du beau. Ils ne se cachent rien, ils voient bien la fin d’un monde devant eux. Simplement, ils retrouvent en eux-mêmes la plénitude de l’être. Ils ne sacrifient pas aux terreurs collectives, la paix débusquée dans chacun des instants. Ils ne se prennent ni pour des phares, ni au sérieux. Ils regardent simplement tout ça d’un peu plus loin pour pouvoir respirer. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, alors ils ne fuient rien. »


Text ©Mokusho Abigaëlle Richard, Bleu, 2021

Photo ©Mokusho Abigaëlle Richard, Le solitaire, Montreal, 2013

Music ©VNV Nation, Prologue


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